Lionel Suarez 

Lionel Suarez est un accordéoniste qui aime déjouer les présagés. Il sait tous les sortilèges de la virtuosité et de la faconde, il emballe la valse et alanguit les mélancolies avec une science que l’on croyait perdue depuis la mort des vieux chamanes du musette. Mais il sait aussi inventer des ciels de mi-saison, des touffeurs tropicales et les toundras nordiques.

Musicien libre, prodigue, voyageur, il pose parfois l’accordéon et passe au bandonéon, au piano, à la basse, aux percussions. Il compose, il fédère, il assemble des spectacles qui sont à la fois ou successivement musique, théâtre, audace, vertige.

Peu d’instrumentistes ont autant que lui le respect des mots, peu de musiciens une telle passion de la parole, peu d’artistes un tel respect du silence, du retrait, de la retenue – avec tant de notes, de phrases, de galopades dans son accordéon.

Doit-on s’étonner de la longueur de son CV ? On l’a vu dans un spectacle à deux avec André Minvielle, dans des compagnonnages avec Richard Bona, Sylvain Luc, Didier Lockwood, Bumcello, l’ONJ, Laurent Cugny ou Sixun, derrière les chansons de Claude Nougaro, Zebda, Bernard Lavilliers, Harry Connick Junior, Roberto Alagna, Charles Aznavour, Georges Moustaki, Sanseverino, Olivia Ruiz, Allain Leprest, Yael Naim, ou Véronique Sanson, derrière les mots de Jean Rochefort ou Jean-Pierre Coffe…

Et doit-on s’étonner de ce qu’il mène de front tant d’aventures ? Il présente Leprest -pacifiste inconnu- avec le chanteur Jehan, crée le spectacle Piaf l’être intime avec Clotilde Courau, le quarteto Gardel en compagnie de la trompettiste Airelle Besson, du violoncelliste Vincent Segal et du percussionniste Minino Garay. Et il se produit aussi en solo ou en duo avec Pierre-François Dufour ou Airelle Besson…

 

Tout cela lui ressemble bien : Lionel Suarez est à la fois boulimique de musique et rétif aux cloisonnements, perpétuellement au travail et émerveillé de chaque rencontre. Peut-être parce qu’au tout commencement, sur le chemin de ses cours d’accordéon,  son père lui montre son usine en lui disant : « Là, t’iras jamais. »

Car son père est ouvrier. Son grand père aussi.

Et le week-end, ils prennent leurs instruments -accordéon pour le premier, batterie pour le second- , chargent le camion de l’orchestre familial, avec parquet et chapiteau, et partent animer les bals de la région. A huit ans, le petit garçon, né en 1977 à Rodez, se met à l’accordéon. Une heure de musique par jour avec le paternel, une leçon par semaine avec François Aceti, un professeur particulièrement brillant. Il digère le répertoire classique des concours d’accordéon et, très vite, devient un des enfants virtuose de l’instrument. À onze ou douze ans, le voici chez Drucker, chez Foucault, Martin… 

Il apprend aussi le piano et commence à accompagner son père entre nord du Cantal et sud du Tarn mais il n’est pas forcément conforme à la filière de l’accordéon à paillettes. Il rêvait de jouer de la basse et l’apprend en quelques mois pour partir en tournée d’été avec un orchestre de reprises. Lycéen, ce sera pop, rock et jazz avec les copains.  Il découvrira le texte en accompagnant des chanteurs de la région, spécialisés en Aznavour, en Gainsbourg ou en Brassens. Un jour, un copain l’emmène à un concert d’Allain Leprest. Surprise énorme, doublée d’un « tu vois le type là-bas dans la salle ? C’est Jehan, tu devrais acheter son disque Divin Dimey. » C’est un présage : Jehan sera un des premiers chanteurs qu’il accompagnera, et lui présentera Claude Nougaro. 

Premier ancrage toulousain, avec la chanson lettrée d’Art Mengo, le flamenco de Bernardo Sandoval et Antonio kiko Ruiz, le chaudron turbulent de Zebda, des Motivé-e-s et d’Origines Contrôlées. En même temps, la scène jazz Montpellieraine le sollicite par l’intermédiaire de Gérard Pansanel et son «Orchestra Frizzante», Doudou Gouirand l’amène en tournée au Tchad, au Cameroun et au Gabon pour son spectacle « les saisons du Paradis» sur des textes de Jean Giono. 

Puis envol vers Paris, avec l’envie de jouer et de découvrir. Suarez passe ses nuits dans les clubs de jazz, écoute et rencontre des musiciens de partout. Festin d’improvisations, début d’un travail régulier dans les studios. Son premier prix de Conservatoire en poche, il commence à écrire des arrangements, à réaliser et à produire des albums et des spectacles.

Entrelacs de tournées, d’enregistrements, de créations, de one-shot, de partages. On l’entend sur environ quatre-vingts albums qui dessinent une palette unique. Et, de Jean Rochefort aux Francofolies de New York – parmi tant d’autres – il devient une référence incontournable. De par ses rythmiques diaboliques, son sens des timbres et de l’orchestration, il bouscule tous les aprioris, tous les préjugés et l’on s’étonne à adorer cet instrument qu’on avait jugé définitivement.

Claude Nougaro l’avait présenté à André Minvielle avec qui il s’embarque en 2011 dans l’équipée radieuse de l’album Tandem et de centaines de concerts. Avec lui, il découvre le cercle des Marc Perrone, Bernard Lubat, Jean-Marie Machado, Guillaume de Chassy, Daniel Yvinec… Il tresse là aussi une impressionnante guirlande d’expériences et de collaborations, d’inventions et de projets – notamment son premier album solo, Cocanha !, en trio avec Kevin Sedikki et Pierre François Dufour, en 2013.

Et enfle l’envie de composer, de peu à peu bâtir un univers qu’il signe tout entier. Lionel Suarez accompagnateur incontournable et Lionel Suarez le complice généreux se fondent en un Lionel Suarez créateur et leader, gourmand d’aventures et de croisements inédits. Comme pour ajouter sa liberté propre à toutes les belles libertés qu’il a servies.